4 807 MÈTRES. Un chiffre qui résonne comme un mythe. Pour les alpinistes, bien sûr. Mais le mont Blanc est aussi une légende pour tous ceux qui ont tenté d'en révéler l'altitude la plus précise possible. Les deux frères mathématiciens suisses Fatio de Duillier estiment les premiers en 1685 le sommet à 4 728 mètres. Leur méthode, connue de tous les géomètres, est le nivellement trigonométrique. Elle reprend un principe géométrique développé dès l'Antiquité qui consiste à mesurer l'angle apparent entre le sommet et le sol, connaissant la distance entre l'instrument de visée et le bas de la montagne.
En 1786, a lieu la première ascension du géant des Alpes (petit rappel sympa pour nous pilote : le 23 JUIN 1960 Henri Giraud effectue le premier atterrissage sur le Mont Blanc). La voie est alors ouverte à un cortège de savants venus de l'Europe entière. En 1787, le physicien genevois Horace-Bénédict de Saussure, qui avait promis une récompense à qui atteindrait le premier le sommet enneigé, arrive en haut à son tour. Avec un baromètre, il évalue l'altitude à 4 754 m. Les nivellements se font ensuite de plus en plus précis car les arpenteurs peuvent désormais placer une mire en haut du sommet. Le mont Blanc est alors sérieusement réévalué. 1865 : 4 807 m, par le capitaine Mieulet, du service géographique de l'armée. Mesure confirmée par un relevé plus précis du massif réalisé de 1892 à 1922 par le botaniste et météorologue Joseph Vallot. Le chiffre magique, connu de tous les écoliers, était né. En 1980, les photos aériennes de l'Institut géographique national permettent d'évaluer à nouveau le sommet à 4 807 m par photos aériennes. En 1986, la montagne gagne un mètre grâce au positionnement par satellite (GPS).
Les hommes n'ont pas lésiné sur les moyens pour se rapprocher au plus près de la «vraie» altitude du toit de l'Europe occidentale. Mais au fait, qu'est-ce qu'une altitude ? C'est un écart de hauteur par rapport à un niveau de référence, le niveau moyen des mers. En France, l'altitude 0 correspond au niveau moyen de la Méditerranée enregistré au marégraphe de Marseille de 1885 à 1897. Depuis la cité méridionale, les géomètres ont ensuite sillonné l'Hexagone, et continuent de le faire, pour installer des repères d'altitude par la méthode du nivellement géométrique précis à quelques millimètres. Deux mires graduées sont placées de part et d'autre d'une lunette de visée à une distance inférieure à 80 m ; il suffit ensuite de lire la différence de hauteur entre les deux mires. On trouve aujourd'hui quelque 450 000 repères sur un réseau de nivellement qui totalise une longueur d'environ 300 000 km.
Depuis peu, le GPS a fait son entrée dans l'évaluation des altitudes. En plaine, il n'est précis qu'à quelques centimètres. On ne dispose en effet pas encore de suffisamment de données gravimétriques, indispensables pour savoir où se situe la référence d'altitude 0 – ce que les géophysiciens appellent le géoïde – par rapport à la surface terrestre. En montagne, en revanche, où les relevés sont rendus difficiles par un fort dénivelé, la technique se montre désormais incontournable. Le mont Blanc n'y a pas échappé. Tous les deux ans depuis 2001, les géomètres placent dans la vallée des récepteurs GPS en plusieurs lieux dont l'altitude est déjà connue. Un autre récepteur installé au sommet reçoit les informations des stations, ce qui permet d'évaluer par différence l'altitude à 5 cm près. Elle est passée de 4 810,40 m en 2001 à 4 808,45 m en 2003 pour finalement atteindre cette année 4 808,75 m.
D'aucuns ont vu dans la baisse significative de hauteur entre les deux premiers relevés un effet du réchauffement climatique. Celui-ci aurait entamé une partie des neiges éternelles du sommet. Il n'en est rien. A cette altitude, la température ne passe pratiquement jamais sous les 0 °C, si bien que le glacier, formé par la compaction de la neige accumulée au cours des chutes successives, ne fond pas. C'est le vent en réalité qui, en déplaçant la neige fraîchement tombée à un endroit plutôt qu'à un autre, sculpte une crête neigeuse au bout de laquelle se trouve le sommet. Et l'altitude tant recherchée varie ainsi d'année en année au gré du vent et de la quantité de précipitations.
La seule valeur intangible, ou presque, est l'altitude du socle rocheux situé sous le glacier. De récentes mesures radar ont permis de déterminer son point culminant. Il se trouve à 4 792 m sous environ 15 mètres de glace. Les géologues considèrent d'ailleurs cette hauteur exceptionnellement grande par rapport aux reliefs avoisinants qui plafonnent plutôt à 3 000 mètres. Pourquoi ? Des chercheurs ont apporté cette année la réponse. Le massif alpin est né il y a quelque 100 millions d'années de la collision entre les continents africain et européen. Le mont Blanc, véritable bébé à l'échelle géologique, aurait vu le jour, selon les géophysiciens, il y a à peine 5 millions d'années. Profitant d'une zone de cisaillement située en profondeur, il se serait hissé à cette époque jusqu'à sa hauteur actuelle. Aujourd'hui, il semble que les Alpes ont cessé de croître et qu'elles ont plutôt tendance à s'affaisser sous leur propre poids, à la différence du massif himalayen qui continue de s'élever sous la poussée de l'Inde. D'ici à quelques millions d'années l'érosion aura fait son oeuvre et effacé les 4 808 mètres du sommet mythique.
source : Le Figaro